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Spécialité lyonnaise | Depuis 1830 | Brochet & Nantua

La quenelle de Lyon

Un plat né d'une invasion de brochets, devenu le symbole d'une ville, et massacré par l'industrie.

Mis à jour le

La quenelle est le plat que tout le monde cite quand on parle de Lyon, et c'est aussi celui sur lequel on se fait le plus avoir. Entre une quenelle de brochet d'un charcutier lyonnais et une barquette de supermarché qui porte presque le même nom, il n'y a ni le même poisson, ni le même beurre, ni le même prix. Cette page vous donne l'histoire réelle du plat, le décodeur d'étiquette pour ne plus vous tromper au moment d'acheter, et la cuisson qui rate le moins.

1830 l'invention attribuée au pâtissier Charles Morateur
25 % la part de chair de brochet retenue par l'usage lyonnais
2 fois le volume qu'une quenelle peut prendre à la cuisson

Une invasion de brochets, puis un plat

L'histoire commence par un problème, pas par une envie. Vers 1830, la Saône est envahie de brochets. Le carnassier pullule, on le pêche en masse, mais c'est un poisson difficile : plein d'arêtes fines, il se transporte mal et se vend mal. Un pâtissier lyonnais, Charles Morateur, a l'idée de le piler au mortier et de l'incorporer à une pâte à choux.

Le mélange s'appuie sur une panade, une base de farine ou de semoule cuite dans de l'eau ou du lait, à laquelle on ajoutait à l'époque du gras de bœuf haché et des jaunes d'œufs. C'était nourrissant, un peu lourd, et cela réglait le problème des arêtes : le brochet pilé passait au tamis. Le mot lui-même n'est pas français, il vient de l'allemand Knödel, qui veut simplement dire boulette.

La bascule décisive arrive un siècle plus tard. Joseph Moyne, charcutier installé au 42 rue de la République en 1904, s'associe après la Première Guerre mondiale avec un chocolatier nommé Rousseau. Au milieu des années 1920, les deux hommes réécrivent la recette : le gras de bœuf est remplacé par du beurre, la panade est cuite plus longtemps et devient proche d'une crème pâtissière. La quenelle perd sa lourdeur. On l'appellera un temps la quenelle Moyne, ou quenelle de régime.

Vers 1830 La Saône est envahie de brochets. Le pâtissier Charles Morateur incorpore la chair du poisson pilé à une pâte à choux. La quenelle lyonnaise est un plat de pâtissier.
1904 Le charcutier Joseph Moyne s'installe au 42 rue de la République, en pleine Presqu'île.
Années 1920 Moyne et le chocolatier Rousseau créent la recette moderne : beurre au lieu du gras de bœuf, panade très cuite. Moyne met aussi au point le façonnage à deux cuillères, une plate et une creuse, qui donne à la quenelle sa forme pointue.
1939 à 1945 Le rationnement fait disparaître le brochet. On fabrique des quenelles sans poisson : c'est la naissance de la quenelle nature, qui n'a jamais quitté les cartes depuis.
Aujourd'hui Le plat est partout, du bouchon au rayon frais. C'est justement pour cela qu'il faut savoir lire une étiquette.

Le décodeur d'étiquette

Aucune appellation officielle ne protège le mot « quenelle ». N'importe qui peut en vendre, avec la quantité de poisson qu'il veut. Cliquez sur la mention que vous lisez sur l'emballage ou sur la carte : nous vous disons ce qu'elle signifie réellement.

Quelle mention est écrite sur le produit que vous avez sous les yeux ?

Mention 1 « Quenelle de brochet » Avec la préposition « de »
Mention 2 « Au brochet », « saveur brochet » Ou « aromatisée brochet »
Mention 3 « Quenelle nature » Ni poisson ni viande annoncés
Mention 4 « De volaille » ou « de veau » Les autres classiques de la charcuterie
Mention 5 « Quenelle lyonnaise » Le mot Lyon sur le paquet
Mention 6 Sur la carte d'un restaurant « Quenelle maison », « fait maison »

Analyse éditoriale fondée sur la réglementation générale de l'étiquetage alimentaire et sur les usages professionnels lyonnais. Aucun produit ni aucune marque n'est visé.

Quenelles lyonnaises crues, façonnées en forme allongée et pointue, alignées avant cuisson
La forme vient d'un geste. Les pointes aux deux extrémités ne sont pas décoratives : elles viennent du façonnage à deux cuillères mis au point dans les années 1920. Une quenelle industrielle, extrudée, a des bouts arrondis et réguliers. Photo : Aslak Raanes, Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0.

La sauce Nantua, une histoire d'écrevisses

La sauce qui accompagne la quenelle ne vient pas de Lyon mais de Nantua, une petite ville de l'Ain posée au bord de son lac, dans le Bugey, à un peu plus d'une heure de route. Elle repose sur un beurre d'écrevisses, auquel on ajoute du vin blanc, du cognac, un fumet et un velouté de poisson. Techniquement, c'est un dérivé moderne de la sauce américaine.

Sa couleur rose orangé vient uniquement des carapaces d'écrevisses pilées et infusées dans le beurre. C'est le meilleur test visuel qui soit : une sauce Nantua d'un rose bonbon uniforme est presque toujours colorée artificiellement. Une vraie sauce tire sur le brique, avec des nuances, et elle sent la crustacé dès qu'on approche l'assiette.

La quenelle est un plat de territoire, pas de ville

Aucun des ingrédients emblématiques ne vient de Lyon même. Le brochet venait de la Saône et des étangs de la Dombes, au nord-est. Les écrevisses de la sauce viennent du Bugey et des rivières de l'Ain. Lyon a fourni ce qu'elle a toujours fourni : des artisans, un marché et des clients. La carte ci-dessous montre ce petit territoire, qui tient dans un rayon d'une centaine de kilomètres.

Le territoire de la quenelle : la ville qui la fabrique, la rivière qui fournissait le brochet, les étangs de la Dombes et le lac de Nantua. Cliquez sur un point.

La cuisson, là où tout se joue

Une quenelle ratée est presque toujours une quenelle mal cuite. Le principe à retenir : elle gonfle, beaucoup, souvent en doublant de volume, et elle boit la sauce. Deux erreurs suivent naturellement : les serrer dans un plat trop petit, et ne pas mettre assez de sauce.

MéthodeComment faireCe que ça donne
Au four, gratinéeQuenelles bien espacées dans un plat large, largement nappées de sauce, environ 20 à 25 minutes à 180 °CLa méthode la plus sûre, et celle du restaurant. La quenelle gonfle et dore.
Pochée à l'eauEau salée qui frémit sans jamais bouillir, quelques minutes, puis égouttage délicatPlus léger, plus fragile. À l'ébullition franche, la quenelle se délite.
PoêléeTranches épaisses, un peu de beurre, à feu moyenRéservé aux restes du lendemain, mais très bon avec une salade.
Au micro-ondesÀ éviterLa quenelle gonfle d'un coup puis retombe, avec une texture caoutchouteuse.

Les trois règles d'un plat réussi

Un plat large. Comptez au moins deux doigts d'espace entre chaque quenelle, sinon elles se collent et lèvent mal. Beaucoup de sauce. Une quenelle qui n'a plus de sauce autour d'elle sèche et devient farineuse. Pas de précipitation. Sortie trop tôt, elle est dense au centre. Suivez d'abord les indications du fabricant, elles varient selon la taille et la composition.

Où en acheter et où en manger à Lyon

Trois circuits, par ordre de fiabilité. Les halles de Lyon Paul Bocuse, 102 cours Lafayette dans le 3e, réunissent des charcutiers et des traiteurs qui fabriquent leurs quenelles : c'est le plus simple pour comparer plusieurs producteurs en dix minutes. Les marchés, notamment le quai Saint-Antoine et le boulevard de la Croix-Rousse, accueillent régulièrement des producteurs de l'Ain et de la Dombes. Enfin, les charcuteries de quartier en vendent presque toutes, souvent meilleures et moins chères qu'en centre-ville touristique.

Pour la manger sur place, la quenelle figure sur la carte de la quasi-totalité des bouchons lyonnais. C'est un bon plat de test : dans une maison sérieuse, elle arrive gonflée, dorée sur le dessus, dans un plat individuel encore bouillonnant. Si elle arrive tiède, plate et déjà dressée dans l'assiette, elle a été réchauffée. Notre guide des restaurants de Lyon détaille les quartiers où le rapport qualité-prix est le meilleur, et notre page sur les spécialités lyonnaises replace la quenelle dans le reste du répertoire.

Nous ne vendons rien et ne classons aucun producteur. Nous ne citons ni marque ni établissement en matière de quenelle, car la qualité varie d'une fabrication à l'autre et nous n'avons pas les moyens de la mesurer dans la durée. Fiez-vous à la liste des ingrédients, qui est publique et obligatoire, plutôt qu'à un classement.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre une quenelle de brochet et une quenelle au brochet ?

La quenelle de brochet contient une part significative de chair de brochet, l'usage professionnel lyonnais retenant un minimum de 25 %. La mention « au brochet », « saveur brochet » ou « aromatisée » n'engage à rien de précis et cache souvent une part de poisson bien plus faible. Aucune appellation officielle ne protège le mot quenelle, donc seule la liste des ingrédients fait foi.

Comment cuire une quenelle sans la rater ?

Le plus sûr est le four : posez les quenelles bien espacées dans un plat large, nappez-les de sauce et comptez environ 20 à 25 minutes à 180 °C. Elles gonflent beaucoup, souvent en doublant de volume, donc laissez-leur de la place et prévoyez assez de sauce. À la casserole, l'eau doit frémir sans bouillir, sinon la quenelle se délite.

Qu'est-ce que la sauce Nantua ?

C'est une sauce aux écrevisses qui tient son nom de Nantua, une ville de l'Ain posée au bord de son lac, dans le Bugey. Elle associe un beurre d'écrevisses, du vin blanc, du cognac, un fumet et un velouté de poisson. Sa couleur rose orangé vient des carapaces d'écrevisses, pas d'un colorant.

Qui a inventé la quenelle lyonnaise ?

La création est attribuée au pâtissier lyonnais Charles Morateur, vers 1830, qui eut l'idée d'incorporer du brochet à une pâte à choux. La recette moderne, plus légère et au beurre, est due au charcutier Joseph Moyne au milieu des années 1920. C'est à ce moment que la quenelle est passée des pâtissiers aux charcutiers.

Une quenelle est-elle un plat de poisson ?

Pas nécessairement. Il existe des quenelles nature, sans poisson ni viande, des quenelles de volaille et des quenelles de veau. La quenelle nature est même née du rationnement de la Seconde Guerre mondiale, quand le brochet a disparu des cuisines. En revanche, la sauce Nantua qui l'accompagne contient toujours des écrevisses.